The Exile Pavilion / Layover 02 / Marseille

August 24th, 2016 – August 28th, 2017

Les artistes contemporains ne sont-ils pas des exilés qui s’ignorent ? Ces migrants qui, comme  hier dans ladite jungle de Calais, bâtissent des cités et un nouvel art de vivre à partir de rien, ne sont-ils pas de vrais artistes ? L’écrivain rebelle, le plasticien décalé, le réfugié constructeur, le penseur hors les murs et le bénévole citoyen du monde ne sont-ils tous pas les porteurs d’un autre futur, non plus prédateur, mais hospitalier ?

Lorsque mounir fatmi, artiste d’origine marocaine se vivant lui-même comme un « travailleur immigré », décide en 2016 de monter le projet collectif du Pavillon de l’Exil, sans doute avait-il ces questions en tête. « De cette nécessité, de cette urgence permanente de penser l’exil, écrit-il, est né le projet du Pavillon de l’Exil, comme un projet itinérant, proposant une cartographie parallèle, une géographie libre d’expositions temporaires, sous la forme d’escales dans différents pays. Le projet pose la question de l’exil comme un nouvel espace à réinventer, à repenser et finalement à investir. Il veut interroger de manière à la fois globale et spécifique les liens entre les différentes formes de déplacements, qu’il s’agisse de la situation du migrant travailleur, de l’expatrié, du réfugié ou encore de l’exilé de guerre, de catastrophes naturelles, de problèmes économiques, de persécutions politiques ou raciales. »

Invité par Leïla Voight pour la clôture du festival a-part, le Pavillon de l’Exil marseillais sera un « off » très off de la Foire d’art contemporain Art-O-Rama. S’y exileront du 24 au 27 août des artistes comme ORLAN, Gérard Fromanger,  Philippe Cazal, Jean-Baptiste Audat, Eduardo Kac, Fabien Zocco, , Anita Pouchard-Serra, Guy Limone

croisant des acteurs du PEROU (Pôle d’exploration des ressources urbaines) ou du vrai faux journal Réinventer Calais tels les photographes Laurent Malone et André Mérian, ainsi que d’autres artistes témoins comme Isabelle Arvers, qui transfigure les mots de deux migrants via un détournement de jeu vidéo. Avec deux discussions, autour de la notion d’exil et de la capacité de l’art à changer le monde.

L’exil renversé

Qui sont les autres ? C’est la question que pose mounir fatmi aux passants dans sa vidéo Le dernier arrivé est étranger. Comme en écho de cette même interpellation de l’écrivain Mohammed Dib à quelques philosophes français, dont Jacques Derrida, en une époque où il n’existait pas encore de « jungle » à Calais. On ne remarque pas l’absence d’un inconnu, écrit Philippe Cazal. Il n’y a pas d’autres. Car nous sommes tous les autres des uns et des autres. C’est ce que ne comprendront jamais ces Nations dont Jean-Baptiste Audat met en scène le sommeil repu. Les seuls drapeaux supportables ? Ceux, mutants, sur lesquels se tiennent les personnages mis en scène par ORLAN dans ASILE – EXIL. Ou pourquoi pas l’étendard de la Refugee Nation, version contemporaine du drapeau pirate, pour que nos exils d’aliénés deviennent des voyages explosant nos frontières mentales et physiques, de l’intérieur et de l’extérieur. Rions, avec Untel, du touriste, en chemise, qui se croie partout chez lui alors que ses yeux ne perçoivent que le vernis du monde. Guy Limone, créant sur son fil une brochette colorée de petits soldats migrants, ou Pierre Desfons, transformant un tapis de souris d’ordinateur en tapis de prière face au soleil noir du désastre extrême de Daech, renversent eux aussi la notion d’exil. Chacun selon leurs lvessies et leurs lanternes, les artistes du Pavillon de l’Exil réinventent leur propre exil, critique, décalé ou jubilatoire, contre cet exil que cherchent à nous imposer ces pouvoirs qui torturent, expatrient, assoiffent, exploitent ou décervèlent.

L’école de l’exil

Dans ladite Jungle de Calais, des habitats précaires comme on appelle ces tentes et ces cabanons, mais surtout des auberges, des églises et des mosquées, des infirmeries, un théâtre et des écoles se sont construits sur du sable. Afghans, Soudanais, Éthiopiens, Iraniens, Syriens, Égyptiens et autres migrants d’Afrique et de partout y ont sué et dansé dans le vent, avec des bénévoles d’Europe et d’ailleurs. Entre janvier et novembre 2016, les photographes Anita Pouchard Serra, Laurent Malonne et André Mérian ont été bien plus que les témoins d’un désir, d’une joie de vivre ici et maintenant, puis d’une destruction par le crétinisme politique de ce « rêve » de ville internationale. La photo du panneau arraché de « l’école laïque Chemin des Dunes » symbolise ce carnage. Elle contraste avec la beauté de l’histoire de cette même école, que racontent Zimako et Marko dans le machinima d’Isabelle Arvers, Heroic Makers vs Heroic Land, réalisé par avec le moteur de jeu Moviestorm à partir de photos et d’interviews. Y a-t-il une école de l’exil ? Plutôt de multiples écoles, la plupart du temps métaphoriques… Où se découvrent de magnifiques personnages, comme ces « rejetés » d’un camp de Tunisie, filmés par Sophie Bachelier et Djibril Dialo… Où l’on apprend à vivre dans un Entresol, comme Younes Baba-Ali entre Marseille et Tanger. Où nous pouvons nous aussi, grâce à une autre pièce sonore, signée Anna Raymondo et Younes Baba-Ali, expérimenter dans le noir un exil intérieur « pour se perdre et peut-être se trouver ».

L’exil transfiguré

Jusqu’où réinventer la notion d’exil ? Ces pieds de l’artiste mexicaine Beatriz Canfield sont-ils les extrémités nues de migrants anonymes, pendus haut et court ? Ou sont-ils à l’inverse des jambes en apesanteur, transfigurant l’exil en montant vers le ciel ? Y a-t-il exil plus absolu que celui de l’astronaute dans le vide sidéral ? Télescope intérieur a été la première sculpture jamais créée dans une station spatiale. Eduardo Kac a permis à Thomas Pesquet de la créer dans l’espace, avec papier et ciseaux, selon une procédure longuement testée sur Terre. Autre inconcevable métaphore de l’exil : l’installation de Fabien Zocco juxtapose le nom d’une étoile, comme Aldebaran, Proxima ou Vega, avec la photo d’un lieu portant le même patronyme sur Google Street View. Le rêve d’un exil dans d’autres galaxies se termine dans un minable lieu-dit sur notre planète. À moins que ce territoire médiocre ne nous fasse rêver d’étoiles ? Ce que nous disent ces artistes, comme les migrants de Calais, c’est l’urgence à transfigurer, à rêver l’exil hors des clichés et carcans imposés par les pouvoirs.

 

Ariel Kyrou